
Quand le Rap fait jurisprudence !
Il y a un peu plus de deux ans maintenant, les amateurs de Hip Hop s’étaient sans doute déjà étonnés que des plaintes aient été portées à l’encontre de La Rumeur. Et pour cause, La Rumeur est aujourd'hui considérée, et à juste titre, comme l'un des groupes de rap français les plus intègre et respectable qui soit [1] . Porteurs de textes rigoureux, Ekoué, Hamé, Philippe et Mourad ont pourtant du affronter les tribunaux dès 2002.
C’est tout d’abord un texte d’Ekoué qui fut visé par la censure. Ekoué y faisait une sorte d’état des lieux du pourrissement du Rap et de la récupération éhontée qu’avaient pu en faire certaines radios comme Skyrock…Mais voilà que la « Grande Dame » s’en est offusquée ! Normal : me diriez vous, pour une radio dont l’éthique est le point fort !! [2]
C’est bien connu, jamais oh grand jamais, elle ne s’est laissée aller à diffuser du rap facile, du rap qui rapporte !!
Première sur le Rap assure t-elle pourtant ! Mais surtout première à porter plainte contre le groupe La Rumeur…pour incitation à la haine et au meurtre !!
Ceux qui mettent un sens ou des valeurs au mot Hip Hop ne seront pas surpris d’apprendre que cette radio fut déboutée, avant même que l’affaire ne soit instruite !!
Une semaine après Skyrock, c’est le Ministère de l’Intérieur qui entre en jeu !…Apparemment cette radio ne « balance » pas que du son ! De là à dire que Skyrock et le Ministère de l’Intérieur marchent main dans la main, nous n’irons pas jusque là, mais la similarité des méthodes est, ma fois troublante !…Toujours est il qu’une plainte est posée par le Ministère de l’Intérieur à l’encontre d’Hamé cette fois. Il se voit accusé de diffamation envers la police…
Mais depuis le 17 décembre 2004 le verdict est tombé : la justice lui a donné raison ! C’est donc officiel : le fait de dénoncer de nombreuses brutalités policières impunies est bien justifié.
Profitant de la présence d’Hamé à Strasbourg, nous l’avons, à notre tour, convoqué « à la barre » ! Quels ont été les détails et quel bilan pouvait-on tirer de ce procès ?
La parole est à l’ex-prévenu !
Hamé :
Le procès portait sur le passage d’un article que j’ai écris en 2002 [3] et où il s’agissait pour moi de redéfinir l’insécurité, de parler de ce qui à mon sens est l’insécurité. Le fait par exemple que durant les années 80 des centaines de milliers de familles dans les quartiers populaires ont été mises sur la paille, au chômage et dans la précarité : une insécurité liée aux conditions économiques et sociales. J’énumérais donc les différentes expressions de cette insécurité qui nous vient d’en haut et qui était absente des débats pendant la campagne présidentielle. Au registre de ces différentes expressions d’insécurité il y a aussi l’insécurité liée à la brutalité de la police. Le passage pour lequel j’ai été attaqué en diffamation faisait allusion au passif de la police en terme d’humiliation, de brutalité, et d’homicide. Un passif qui en terme de victimes, depuis grosso modo : Octobre 1961 [4] jusqu’à nos jours, s’élève à plusieurs centaines de morts. [5]
Cette plainte émanait du Ministère de l’Intérieur au moment où Sarkozy était au pouvoir. Il a estimé que je bafouais l’honneur de la police en disant que : « les forces de l’ordre ont tué, assassiné, des centaines de nos frères sans que les assassins n’aient été inquiétés ». [6]
Et donc voilà, le procès a eu lieu le 12 Novembre 2004.
Alors moi j’avais le choix : soit je faisais amende honorable et je reconnaissais qu’effectivement j’étais allé très loin. Et que, les policiers sont pas si méchants que ça ! Et que, je m’excuse Madame le Juge ! Et que, je suis pas un méchant garçon parce que même, j’ai des diplômes ! Et que bon, dans le Rap, l’excès fait partie du jeu, tu vois !…Ou alors, j’faisais « Nique sa mère ! », ce que je dis c’est encore sous-estimer la réalité et cette réalité là, elle nous tord les boyaux depuis 40 ans dans les quartiers, tu vois ! [7] J‘entends défendre et apporter la preuve de ce que je dis. Et c’est ce que j’ai fait, j’ai même pas réfléchi une seconde ! C’est simple : soit tu fais amende honorable et tu baisses la tête, ou t’assumes tes propos et tu les défends sérieusement avec des témoins à l’appui. C’est ce qui s’est passé et ça a payé !
Le délibéré a eu lieu le 17 Décembre et donc les magistrats de la 17ième Chambre Correctionnelle du Tribunal de Grande Instance de Paris ont estimé que mes propos n’étaient pas infondés. J’ai été relaxé et mis hors de cause en vertu, tout d’abord du droit à la liberté d’expression, mais aussi et surtout parce que mes propos étaient fondés et qu’effectivement au vu des éléments apportés par la défense, au vu de l’histoire, on peu dire que depuis une quarantaine d’années des centaines de victimes ont été abattues par les forces de l’ordre sans qu’aucun des assassins n’ait été inquiété. [8]
On en est assez fiers, d’autant plus qu’on a beaucoup bossé par nous même cette stratégie de défense. Il s’agissait de réitérer et de corroborer par le biais des témoins ce que j’avais écrit. En fait, le choix des témoins s’est porté assez naturellement sur les bouquins, les auteurs de livres qui figurent dans ma bibliothèque, ceux qui ont contribué à forger ma conscience politique.
J’avais besoin de gens qui amenaient concrètement des faits, non des jugements de valeur. C’est le cas de Maurice Rajsfus [9] , qui est un historien de la répression, qui a, entre parenthèses, une histoire bien particulière : c’est un enfant de la rafle du Vel’ d’Hiv, donc raflé par la police française, qui a transité avec sa famille par Drancy et a été miraculeusement rescapé alors que toute sa famille a péri dans les camps d’extermination ; il a un titre qui permet qu’on prenne au sérieux ce qu’il avance, puisqu'il a largement enquêté sur la question des violences policières. Erik Blondin [10] nous a également amené des faits : il est gardien de la paix et il est venu témoigner de ce qu’en 25 ans de carrière il a pu constater dans ses services de la part de ses « collègues baveurs » : humiliations, brutalités. Il a eu le courage de venir le dire, parce qu’il faut savoir ce qu’est l’esprit de corps dans la police ; ce type a des couilles ! Puis Pierre Tévanian [11] , professeur de philosophie à Drancy et écrivain, et Saïd Bouamama [12] , à la fois sociologue, universitaire et écrivain, pour un état des lieux au sein des quartiers populaires sur le rapport jeune-police. Fabien Jobard [13] a quant à lui été magistral pendant quinze minutes ! C’est un chercheur au CNRS très talentueux qui travaille sur la police et qui contrairement à Maurice Rajsfus a accès aux archives d’Etat, ce qui fait de lui un témoin très précieux.
Nous avons démontré avec des éléments probants que ce n’était pas une lubie de ma part et que je ne me suis pas levé un beau jour en me disant je vais diffamer la police et je vais inventer des centaines de victimes. Malheureusement ce que j’écris renvoie à une triste réalité qui existe bel et bien.
Mais le fait que la 17ième Chambre Correctionnelle ait rendu une décision qui nous soit favorable ça n’exonère en rien et ça ne dédouane en rien le scandale judiciaire qui prévaut : chaque fois qu’un flic tue un jeune et que le flic est acquitté (ou condamné avec une peine de sursis, voire qu’il y ait un non-lieu pur et simple). Ça, c’est quand même un des scandales judiciaires majeurs dans notre pays aujourd’hui. C’est une des hontes de la république d’ailleurs !
Justement, comment tu expliques que des sociologues, des historiens aient pu dire la même chose que toi, que les sondages rendus publiques récemment recensent 20% de brutalité policière en plus cette année [14]. Et que ce soit toi, Hamé, qui soit inquiété pour ces propos ?
Ben ça faut poser la question à ceux qui nous ont poursuivis ! J’ai ma petite idée quoi tu vois ! C’est à dire qu’on vit depuis quelques années dans un climat du « tout sécuritaire » [15] , où il s’agit non seulement de faire taire les revendications légitimes des dominés mais aussi les expressions d’une certaine jeunesse ou les expressions culturelles qui émanent d’une certaine jeunesse et qui peuvent percer ici et là. Il faut peut être creuser de ce côté là tu vois ? C’est ce que j’pense ! On est dans ce contexte là, et puis, notre plainte elle a été déposée à une période où Sarkozy venait d’arriver au pouvoir et où il a face à lui un corps policier, des syndicats policiers très puissants qui lui demandent de leur accorder des largesses. Sarkozy il a porté plainte à tour de bras, tu vois, y a plein d’affaires simultanément à la nôtre.
Dans cet espèce de climat répressif on coupe les têtes qui dépassent, nous, il se trouvait peut être que notre tête dépassait, tu vois ? Donc on s’est mangé une plainte ! Pendant 2 ans, parce que la procédure a quand même duré un peu plus de 2 ans, pendant 2 ans il s’est agit de réfléchir a ce qu’on allait faire, comment on allait construire la stratégie de défense, comment on allait communiquer autour du procès parce qu’il était hors de question que ce procès là reste dans l’ombre, dans un coin d’un tribunal. On l’a médiatisé…enfin, c’est relatif quoi tu vois !…Car c’est quand même inadmissible qu’on ait gagné contre une institution, c’est quand même un rouleau compresseur le Ministre de l’Intérieur ! Si on avait perdu et qu’on s’était fait fumer peut être qu’on aurait été sollicités ! Mais là, depuis la fin, depuis le verdict, depuis la décision du tribunal y a aucun média qui…enfin si, y a eu 2-3 entrefilets : un dans Libé, un dans Le Monde, un dans le Parisien mais 3-4 lignes quoi tu vois ? Alors qu’auparavant ils faisaient des choux gras, ils faisaient des articles genre : « La Rumeur rattrapée par ses provocations !», alors qu’il y a rien de provocant dans ce qu’on a écrit. Ce qui est provocant et insultant c’est pas ce qu’on a écrit, ce qui bafoue l’honneur de la police c’est les policiers qui tuent et c’est la justice qui couvre ces meurtres tu vois ! C’est ça qui bafoue leur honneur! [16]
Mais justement, vu tout ce passif d’acquittements, de non lieux, on pouvait s’attendre à ce que vous soyez déboutés, comment tu expliques finalement que vous ayez gagné?
Ben écoutes, ça c’est des paramètres qui me dépassent, qui nous dépassent peut être un petit peu ! J’pense qu’il faut aller chercher du coté des rivalités internes à la classe politique de droite, c’est à dire que l’actuel Ministre de l’Intérieur c’est un chiraquien, et l’ancien Ministre de l’Intérieur c’était Sarkozy et on peut pas dire qu’il soit chiraquien, tu vois ! Et donc le fait, de la part du Ministère de l’Intérieur de ne pas faire appel de cette décision du juge, c’est peut être motivé par l’envie de planter Sarkozy sur une affaire qu’il a initié.[17] C’est peut être ça ! C’est peut être pas ça, tu vois ! J’en sais rien, mais j’ai été étonné quand y a pas eu appel tu vois, et j’ai même été étonné du fait que le ministère de l’intérieur ne fournisse pas d’avocat…
Et puis après, tu vois, la 17ième Chambre Correctionnelle à Paris elle a une spécificité : c’est la chambre qui s’occupe du droit de la presse, des affaires de diffamation. C’est une cour qui a la réputation de réellement instruire un dossier et qui n’est pas forcément là pour faire du chiffre, contrairement aux cours qui traitent des affaires de comparutions immédiates.
Je sais pas, là c’est une hypothèse, mais c’est peut être une cour de magistrats qui étaient échaudés ou qui sont échaudés à chaque fois que le pouvoir policier tente d’imposer sa domination sur le pouvoir judiciaire. Car à l’époque du procès on était vraiment, enfin même encore aujourd’hui, tu vois dans le projet de Loi Perben.
Et il faut dire que sous Sarkozy, et sous un gouvernement de droite on en est à ce degré là tu vois, d’inféoder, de soumettre le pouvoir judiciaire au pouvoir policier. Mais il y a peut être des magistrats qui ne l’entendent pas de cette oreille, qui ont une autre idée de leur fonction, j’en sais rien !
Donc c’est aussi peut être un troisième paramètre qui a fait que l’on a obtenu gain de cause et que l’on a été relaxés. Je n’ai pas la preuve de ce que je dis. Ça a pu se passer comme ça ou autrement, mais je pense raisonnablement qu’il doit y avoir un peu des trois : la qualité de notre défense, les conflits internes à la droite et la position de magistrats de la 17ième Chambre par rapport à cette affaire.
Donc voilà, du coup notre affaire elle a fait jurisprudence. C’est a dire que demain si une association militante se retrouve attaquée parce qu’elle dit que la police assassine ; dans sa défense, elle pourra faire référence à la jurisprudence de l’affaire « La Rumeur face au Ministère de l’Intérieur »…
Et si sur ta radio, si dans ton magazine tu écris que « les rapports du ministère de l’intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les forces de l’ordre sans qu’aucun des assassins n’ait été inquiété » : tu ne risques rien !
Supa Sista.
Propos recueillis le 18 Mars 2005.
Commentaires